Stress et « psy »

Bien que psychanalyste, je suis convié, par les cardiologues de la Charente-Maritime, à m’associer à leur réflexion pour promouvoir les bienfaits de l’activité physique tout particulièrement quant à la gestion du stress… Il est bien vrai que de nos jours nous voyons des adultes jeunes et moins jeunes courir le long de notre littoral et ailleurs, certains sont sportifs mais pas tous, loin s’en faut, il y en a même qui sont en surpoids, qu’importe. Ce phénomène qui n’existait pas il y a une vingtaine d’année est-il un effet de mode ou une nouvelle hygiène de vie ? Nous ne pouvons que nous féliciter de voir l’activité physique mise à sa bonne place et il est certain qu’elle contribue, par exemple, à équilibrer une tension artérielle un peu élevée mais l’activité physique est-elle pour autant le remède face à des situations réputées stressantes pour que se dissipe une jouissance paradoxalement en excès ? Comme le terme même de « stress » n’existe pas dans le champ de l’épistémologie psychanalytique examinons cet anglicisme à la lumière du Petit Robert. Le stress répondrait d’une part, à « une tension nerveuse » provoquée par un agent physique ou psychologique avec réaction de l’organisme et, d’autre part, à « une situation traumatisante pour l’individu ».

I- Examen de la soi-disant « tension nerveuse »…

Dans le prolongement de la médecine avec l’étude des signes cliniques qu’on appelle la sémiologie, la psychiatrie et la psychologie explorent le stress comme signe d’un dysfonctionnement de la « tension nerveuse » dont la tête de l’iceberg est saisie sur un plan comportementale. Le fourvoiement de cette démarche clinique comportementale est qu’elle tourne le dos à ce qui fait la singularité de l’être humain. Le stress ne serait-il qu’un rejeton de l’imaginaire en raison d’une « tension nerveuse » à la manière de l’hystérique qui fait parfois étalage d’une paralysie purement fantaisiste (en « chaussette » ou en « gant ») se départissant de l’innervation effective des muscles sur le plan anatomique ?
Effectuons un zoom pour régler notre objectif sur la position subjective et intersubjective du Sujet dans son environnement. Freud découvre que : « L’homme n’est pas maître chez lui ». Pour provocante que soit cette formule – elle l’est assurément – elle a l’audace de poser les bases du décentrement copernicien à l’échelon de l’individu – c’est-à-dire d’une entité réputée indivisible. En effet, le Sujet est divisé d’avec lui-même par l’inconscient de sorte qu’il ne sait pas totalement ce qu’il dit et il en dit plus qu’il ne le pense. Sont distingués des instances psychiques qui ne renvoient absolument pas à une localisation cérébrale – rien de semblable, par exemple, à l’homoncule de Penfield qui repère des aires cérébrales répondant point par point à une stimulation nerveuse périphérique précise – mais à des topiques : le ça, le moi et le surmoi, en référence à des souvenirs fort anciens qui n’ont pas directement accès à une mémoire évocable.
Le stress est l’indice d’une jouissance en trop alors que la personne stressée d’ordinaire s’en plaint – sauf en quelques occasions lorsque la décharge d’adrénaline est nécessaire au Sujet jeune pour se dépasser, je pense aux sportifs avant qu’ils ne disputent une compétition, aux étudiants avant un examen ou un concours, au trac des acteurs du spectacle vivant, etc. Alors que dans le langage courant le terme jouir renvoie d’abord à la jouissance sexuelle qui a partie liée avec le plaisir, ce même terme dans le champ psychanalytique va « Au-delà du plaisir » pour la raison qu’elle est envahissante faute d’une castration suffisamment opérante à ce moment-là. Le Sujet en convient, il pâti de stresser mais « c’est plus fort que lui ». J.B. Bossuet dans une formule ramassée dans l’un de ses très nombreux Sermons dit à ce propos : « Dieu se rit des hommes qui se plaignent des conséquences alors qu’ils en chérissent les causes ». La preuve de cette surprenante constatation nous est régulièrement apportée par l’attitude de tout patient face à la guérison d’un symptôme psychique. En effet, tandis que d’ordinaire il implore haut et fort la guérison dans le même mouvement il résiste à tout changement en raison de l’aspect économique du symptôme qui représente le meilleur compromis entre des motions pulsionnelles inconscientes conflictuelles. Que le Sujet tienne à son symptôme plus qu’à lui-même invalide l’espoir d’une possible exérèse du symptôme comportemental étiqueté stress.

II- Examen de la soi-disant « situation traumatisante pour l’individu »…

Le traumatisme est un concept fort ancien présent dès les origines de la pensée médico-chirurgicale. Se dégage du traumatisme physique, conçu comme « percement » de la surface du corps, la notion d’un choc violent produisant une effraction voire rupture de l’enveloppe protectrice et retentissement sur tout l’organisme. Le concept de traumatisme psychique s’est élaboré par translation des différents ingrédients du trauma physique mais passer d’un trauma à l’autre sans précaution pose question.
Charcot, neurologue à la Salpêtrière au milieu du XIXème siècle, avait remarqué que la conversion hystérique apparaissait bien aussi à la suite d’un choc psychique mais il constatait dans ce cas un temps de latence entre le trauma et le retentissement psychique qui lui laissait à penser que c’était plus compliqué qu’une séquence causale linéaire suivant la modélisation médicale. Un accident n’est pas traumatique en lui-même – n’en déplaise à la philosophie humanitaire qui a présidé à l’essor des Cellules d’Urgence Médico-Psychologiques (les CUMP) qui se précipitent dès lors qu’elles ont connaissance d’une catastrophe (ferroviaire, sur la voie publique, etc.). L’accident n’est traumatique que si et seulement s’il ranime un « souvenir » antérieur « oublié ». Ce clivage entre le non-oublié et l’oubli est d’importance puisque c’est justement la marque du « traumatisme psychique ». Cela signifie qu’un accident devient traumatique non pas de par la situation objective dont il relève mais en tant qu’il réveille une potentialité traumatique contemporaine de l’infantile, soit le retour dans l’actualité d’une situation anachronique car homothétique à une expérience originaire. Dès lors, ce qui était pris comme accident pivote en événement prenant en compte la temporalité dans la construction du psychisme et de l’inconscient. Telle est la perturbation structurelle du temps linéaire, objectif, par le temps cyclique, subjectif, qu’introduit l’irruption traumatique.

La clinique psychanalytique au plus près du discours ambiant peut sauver le terme de stress si derrière cet anglicisme, passe partout, l’éthique du « psy » le conduit à écouter l’histoire de ce Sujet stressé singulier pris dans les raies de ses embrouilles familiales remontant au noyau infantile dans la construction de sa personnalité. Nonobstant, la psychanalyse réfute la « tension nerveuse » car les nerfs n’y sont pour rien dans cette affaire ; nous avons vu en revanche que la psychanalyse distingue des topiques : le conscient, le préconscient et l’inconscient. Cet inconscient n’est pas hors d’atteinte par l’analyse des rêves, des lapsus, des mots d’esprit, etc. à partir du transfert dans la cure – ce qui ne veut pas dire, pour autant, que tout l’inconscient puisse un jour venir à jour. Il y a une transversalité de l’inconscient qui permet justement d’en prendre conscience une fois la barrière du préconscient franchie. Pour faire image, quels que soient les progrès de la science, ils n’aboutiront jamais à une connaissance pleine et entière qui invaliderait tous nouveaux développements scientifiques. La psychanalyse réfute, également, une « situation traumatisante » lorsque celle-ci s’inscrit dans la perspective d’une causalité linéaire car, en raison justement de l’inconscient – qui est une donnée spécifique du Sujet le séparant radicalement du règne animal – la causalité psychique implique de prendre en compte l’effet d’après coup. Tels sont les enjeux de la praxis analytique. Le stress comme tout symptôme parle, il dit quelque chose qui est à entendre autrement à condition de mettre à jour la dynamique inconsciente qui est à l’origine de l’anxiété et du doute qui en est l’arc-boutant, voire de l’angoisse lorsque le fantasme n’assure plus ses missions et que le Sujet se retrouve nez-à-nez devant une horreur indicible.

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